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Lactation

Doit-on donner du lait infantile pour prévenir les allergies ?

La prévention des allergies alimentaires, en particulier l’allergie aux protéines de lait de vache (APLV), suscite des débats. Certaines professionnels suggèrent de donner un peu de lait artificiel tous les jours pour prévenir le risque d'allergie. Est-ce bien raisonnable ?

Carole HervéCarole Hervé
Doit-on donner du lait infantile pour prévenir les allergies ?
Crédit photo : Renaud Photographie

Un bébé a-t-il besoin de recevoir du lait infantile après y avoir été exposé à la maternité ?
Le fait d’en avoir reçu une fois justifie-t-il d’en donner tous les jours ?
Et pourquoi cette pratique est-elle parfois devenue une routine hospitalière ?

Le fait qu’un nouveau-né ait reçu un biberon de lait infantile ne crée pas, en soi, un besoin biologique d’en recevoir chaque jour par la suite. En revanche, la conduite à tenir dépend de la raison pour laquelle ce biberon a été donné, de l’alimentation actuelle du bébé et de l'évolution de son poids et de son état clinique.

Pourquoi donne-t-on du lait infantile ?

Il existe deux situations différentes :

  • Le complément donné à la maternité : le nouveau-né reçoit du lait infantile parce que l’allaitement démarre difficilement, qu’il existe une indication médicale ou qu’un choix d’alimentation a été fait.

  • Le lait infantile donné quotidiennement à titre préventif : on conseille à des parents qui allaitent exclusivement de donner une petite quantité de lait de vache infantile chaque jour, parfois 10 ml, pour essayer de prévenir une allergie aux protéines du lait de vache.

WHO calls for strong, well-coordinated response to antimicrobial resistance | CIDRAP

OMS et recommandations de santé publique

L’allaitement exclusif est recommandé pendant les six premiers mois lorsqu’il est possible et souhaité. Les préparations pour nourrissons ont leur place lorsque l’allaitement n’est pas choisi, ne suffit pas ou lorsqu’une situation clinique le justifie. Le simple fait d’avoir reçu du lait infantile à la naissance n’est pas une indication de poursuivre une supplémentation quotidienne.

(PDF) A Randomized, Controlled Trial of Surgery for Temporal-Lobe Epilepsy

Un essai randomisé japonais sur la prévention des allergies, publié en 2020 a comparé deux stratégies chez des nouveau-nés : recevoir au moins 10 ml de préparation à base de lait de vache par jour entre un et deux mois, ou éviter cette préparation et utiliser, si nécessaire, une formule au soja en complément de l’allaitement.

Les résultats ont favorisé le groupe exposé quotidiennement pour la prévention de l’allergie au lait de vache à six mois. C’est un résultat intéressant, qu’il serait incorrect de passer sous silence. Mais il porte sur une intervention précise, une période précise et une population japonaise : il ne démontre pas que tout bébé ayant reçu un biberon à la naissance doit continuer à en recevoir chaque jour.

Les recommandations françaises

L’Assurance maladie rappelle que le lait maternel couvre les besoins nutritionnels du nourrisson jusqu’à six mois, hormis notamment les vitamines D et K qui nécessitent une prise en charge adaptée. Elle souligne aussi qu’il vaut mieux éviter les biberons de complément tant que l’allaitement n’est pas installé, lorsqu’ils ne sont pas nécessaires.

Jacques Ballexserd, Dissertation sur l'éducation physique des enfants (1762) cité par Marie-France Morel dans Théories et pratiques de l'allaitement en France au XVIIIe siècle

Doit-on donner un peu de lait infantile tous les jours ?

Une étude montrant qu'une exposition régulière à une protéine alimentaire peut influencer le risque allergique ne permet pas de conclure que toute exposition ponctuelle doit être entretenue quotidiennement.

Il faut distinguer trois propositions :

  1. Une exposition précoce aux protéines du lait de vache peut avoir un effet sur le risque d’allergie.

  2. Une exposition régulière selon un protocole précis pourrait être bénéfique dans certaines conditions.

  3. Tout bébé ayant reçu du lait infantile à la naissance doit en recevoir tous les jours.

La troisième proposition ne découle pas automatiquement des deux premières.

L’essai japonais constitue un argument en faveur d’une stratégie particulière de prévention, mais il ne suffit pas à en faire une règle universelle. Il faut aussi examiner les autres essais, les risques éventuels, les effets sur l’allaitement et la reproductibilité des résultats.

Lors d'une conférence organisée au CHU de Lille le 14 mars 2023, Dominique Turck, Professeur de pédiatrie, spécialisé en gastroentérologie et nutrition pédiatriques a contesté explicitement la proposition de donner quotidiennement 10 ml de lait infantile aux bébés exclusivement allaités pour prévenir l'allergie au lait de vache.

Dans sa réponse, rapportée par La Leche League France, il qualifie cette proposition de « non fondée par la science » et la juge « totalement irresponsable en termes de recommandation ». Il critique notamment le fait de transformer une hypothèse soutenue par un nombre limité d'études en recommandation générale.

Les preuves disponibles ne suffisaient pas à justifier la proposition d'une supplémentation quotidienne systématique chez les bébés allaités.

Une revue systématique et une méta-analyse publiées sur l'introduction précoce du lait de vache n'ont pas non plus mis en évidence d'effet préventif statistiquement significatif dans l'ensemble des essais étudiés : risque relatif de 0,84, avec un intervalle de confiance à 95 % de 0,38 à 1,87. La qualité des preuves était limitée par l'hétérogénéité des interventions.

Il existe donc une vraie divergence d'interprétation scientifique. Ce n'est pas simplement une opposition entre des médecins qui seraient pour ou contre le lait infantile.

Pourquoi le biberon donné à la maternité peut-il devenir un problème ?

C'est ici que ton questionnement devient particulièrement intéressant.

Imaginons une mère qui souhaite allaiter. Son bébé reçoit un biberon de lait infantile au cours des premiers jours. La mère rentre chez elle en pensant qu'elle doit désormais entretenir cette exposition, alors que personne ne lui a expliqué clairement pourquoi elle avait été nécessaire au départ.

Un raisonnement circulaire peut alors s'installer :

  1. Un premier "p'tit" biberon

    Pour une raison médicale, organisationnelle ou insuffisamment expliquée.

  2. La peur d'interrompre l'exposition

    Les parents entendent qu'il faudrait continuer à donner du lait infantile pour ne pas perdre un éventuel bénéfice préventif.

  3. Une habitude qui s'installe

    Le lait infantile entre dans la routine familiale, même si l'allaitement fonctionne bien.

  4. Une consommation qui peut durer

    Le complément peut devenir un biberon régulier, puis parfois participer à un allaitement mixte ou à un sevrage plus précoce que souhaité.

Ce schéma décrit un mécanisme possible, pas le parcours de toutes les familles. Certaines choisissent parfaitement librement l'allaitement mixte ; d'autres ont besoin de compléments pour des raisons médicales.

La production de lait dépend de la loi de l'offre et de la demande

Si un biberon remplace régulièrement une tétée sans expression du lait maternel en parallèle, la stimulation peut diminuer et la production peut progressivement baisser.

Le problème n'est donc pas que le lait infantile serait intrinsèquement mauvais. C'est qu'une intervention qui n'était pas nécessaire au départ peut, dans certaines circonstances, modifier les conditions de réussite de l'allaitement.

Il faut aussi souligner qu'un bébé qui reçoit un complément médicalement nécessaire doit continuer à être nourri de façon adéquate. La protection de l'allaitement ne doit jamais se faire au détriment de sa sécurité nutritionnelle.

À qui profite cette incohérence ?

1. Les fabricants de préparations pour nourrissons

C'est le bénéficiaire économique le plus évident lorsqu'une pratique médicale augmente la consommation d'un produit commercial.

Si une famille qui n'aurait autrement pas acheté de lait infantile en achète une boîte pour donner 10 ml par jour, elle entre dans un circuit de consommation. Le produit peut ensuite être utilisé davantage, notamment si le lait est déjà disponible à domicile.

L'OMS et l'UNICEF documentent les stratégies commerciales de l'industrie des préparations pour nourrissons, notamment l'influence sur les professionnels de santé, les échantillons gratuits et les messages susceptibles d'orienter les choix parentaux.

2. Les maternités et les organisations de soins

Un biberon peut être une réponse rapide à une difficulté d'alimentation, à une inquiétude concernant le poids ou à un manque de temps pour accompagner une mise au sein.

Le soutien à l'allaitement demande du personnel formé, de l'observation, du temps et un suivi organisé. Lorsque ces ressources manquent, une solution standardisée peut devenir une habitude de service.

3. Un système médical qui préfère parfois une réponse simple à une situation complexe

Une quantité de lait donnée se mesure facilement. La qualité d'une tétée, la confiance d'une mère, l'installation progressive de la lactation et la qualité de l'accompagnement sont plus difficiles à standardiser.

Une routine peut donc persister parce qu'elle est simple à appliquer, même lorsque son bénéfice n'est pas suffisamment établi pour tous les bébés.

Le biberon pour pouvoir sortir de la maternité

Selon le protocole de l'Academy of Breastfeeding Medicine sur la sortie de maternité, l'évaluation doit prendre en compte l'alimentation, la perte de poids, l'état clinique du nouveau-né et l'organisation du suivi. Une perte de poids supérieure à 10 % du poids de naissance, par exemple, doit conduire à une évaluation attentive ; elle ne signifie pas automatiquement qu'il faut donner du lait infantile sans examiner la situation.

Il y a une différence fondamentale entre ces deux logiques :

Logique de soin

Logique de routine

Observer si le bébé tète efficacement.

Donner un biberon pour suivre une habitude de service.

Évaluer le poids, l'hydratation et l'état clinique.

Assimiler un bébé calme après un biberon à un bébé nécessairement mieux nourri.

Compléter si cela est indiqué et réévaluer.

Donner un complément sans objectif ni plan de suivi explicites.

Préparer la sortie avec un suivi adapté.

Utiliser le biberon comme solution rapide sans résoudre la difficulté initiale.

La sortie de maternité doit être décidée en fonction de la sécurité de la mère et de l'enfant, avec un suivi approprié. Elle ne devrait pas reposer sur l'administration automatique d'un biberon.

Et il y a une autre question importante : si un complément est nécessaire, pourquoi a-t-il été nécessaire, quelle quantité faut-il donner, pendant combien de temps, et comment saura-t-on qu'il peut être réduit ou arrêté ?

Éviter les compléments inutiles en maternité

La priorité absolue est de protéger l'allaitement exclusif dès la naissance.

Beaucoup de compléments de lait artificiel donnés dans les premiers jours de vie sont administrés sans indication médicale stricte (ex. par manque d'accompagnement du réseau ou panique face à une perte de poids physiologique). Il convient de limiter ces compléments au strict nécessaire médical.

Les questions qui reviennent sur ce sujet

Des réponses courtes et directes, écrites par Carole HERVÉ, consultante en lactation IBCLC.

Toutes les questions sur l'allaitement

Pour aller plus loin

Deux programmes en ligne reprennent ce sujet pas à pas, en vidéo.

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Références et sources

  • Haute Autorité de Santé – Recommandations sur l’allaitement et la diversification alimentaire

  • Santé Publique France – Programme National Nutrition Santé

  • ESPGHAN – Position papers on allergy prevention

  • World Health Organization – Exclusive breastfeeding recommendations

  • Sakihara T. et al. Continuous ingestion of cow’s milk formula and prevention of CMA. Allergy, 2020.

  • Boyle RJ et al. Hydrolysed formula and allergy prevention: systematic review. BMJ, 2016.

  • Lodge CJ et al. Breastfeeding and allergic disease: meta-analysis. Lancet, 2015.

  • Penders J et al. Gut microbiota and allergic disease development. J Allergy Clin Immunol, 2007.

  • Fiocchi A et al. WAO DRACMA guidelines for cow’s milk allergy. World Allergy Organization Journal.

Carole Hervé

Écrit par

Carole Hervé

Consultante en lactation certifiée IBCLC depuis 2011, j'aide plus de 1000 mères par an. Allaiter, ce n'est pas juste nourrir : c'est un projet intime, parfois semé de doutes, souvent transformateur. Un allaitement qui dure n'est pas un allaitement figé. Mon engagement : vous offrir un accompagnement expert, humain et accessible.

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