Des rivières de lait…

Une jeune mère m’envoie timidement un sms. Son amie proche l’a encouragée à me contacter. Elle ne trouve pas normal que ses seins soient toujours aussi engorgés et douloureux, 9 jours après la naissance de sa fille. Nous convenons d’un rendez-vous à son domicile.

J’arrive dans un appartement où règne le joyeux désordre du retour de la maternité.
Un gâteau de couches trône sur une commode à l’entrée. Je me dis intérieurement que je trouve ce cadeau clin d’oeil futé. J’observerai plus tard que la sympathique attention est livrée avec un lot de tétines, je me demande si c’est vraiment utile.

Une attendrissante grand-mère m’accueille visiblement inquiète : « Elle a 39 vous savez, elle ne peut pas sortir de son lit ».
Je trouve une jeune femme enfouie sous la couette, livide, grelottante et endolorie de la tête aux pieds.
Elle évoque des seins engorgés, une barre sur le front, des courbatures épouvantables.
Elle m’avoue ne plus tenir. Elle voudrait que tout s’arrête, être enfin en paix.
Son petit ange dort paisiblement dans un magnifique berceau en osier chiné puis décoré en famille de tissu bordé de dentelle blanche.

Je sens combien l’atmosphère est chargée en émotions.
Et je prends intérieurement la mesure de la situation, je me donne 15 minutes pour voir si on peut soulager rapidement l’engorgement avant de consulter un professionnel de santé.
J’ai remarqué en arrivant qu’un médecin généraliste exerce dans l’immeuble. La maman m’en dit le plus grand bien. Elle est fiévreuse depuis 24h, je crains une origine infectieuse des symptômes. Elle évoque un accouchement au cours duquel on a jugé bon d’administrer à la maman et au bébé un médicament antibiotique. Serait-il possible qu’elle ait attrapé une infection de son côté ? Je garde cette piste à l’esprit.

L’urgence est de désengorger ses seins. J’opte pour une entrée en matière humoristique : »comme c’est glamour d’avoir un tire-lait pour compagnon de route sur votre table de nuit ! ». Elle émet un rire étouffé. Elle souffre.
Elle me voit m’installer et se rend compte que le compagnon que je porte avec moi en écharpe n’est pas mon propre nourrisson mais avec un poupon de démonstration. Ça la fait sourire. Comme je cherche à faire couler de l’ocytocine* coûte que coûte, j’évoque une anecdote. On vient gentiment de me proposer une place assise dans le bus que j’ai aimablement refusée en expliquant que je transportait là mon outil de travail…

La toute petite vient de boire le lait de sa maman au biberon. Elle dort paisiblement dans son berceau. Je demande à la maman comment elle se sent à l’idée de tirer son lait. Je vois son corps déjà envahi de douleurs chercher une énième forme de résistance, crisper encore quelques muscles. La pauvre souffre au point que ses lèvres sont privées de sang. Et elle tremble légèrement. Elle a pris du paracétamol il y a peu. Elle a même dormi un peu mais d’un sommeil à peine réparateur. Elle frôle l’épuisement.

Nous parlons du tire-lait.
Comment le trouve-t-elle ?
« Moyen ! Mais la maternité m’a rédigé une ordonnance en précisant le modèle de ce matériel. C’est curieux, celui-ci est bleu, assez efficace certes, mais sans comparaison avec le jaune qu’on avait mis à ma disposition à la maternité qui m’allait très bien. »

Doucement je l’encourage à tirer son lait. Elle ne dispose que d’une téterelle. C’est dommage, un set double nous aurait fait gagner du temps.
Elle soulève son tee-shirt et découvre deux magnifiques feuilles de chou vert glissées entre le sein et le tissu du soutien gorge. Vous savez me dit-elle, j’ai mal mais étonnamment, je n’ai pas les seins tendus comme hier soir. J’ai suivi les conseils que vous m’aviez donnés au téléphone et j’ai mis du chou dans mon soutien gorge.
Les feuilles sont chaudes et mouillées de lait.

On branche le tire-lait, je vois son visage se contracter de douleur. Elle ne sait même plus comment se positionner : tous ses muscles tirent. Je cale dans son dos les coussins que je trouve. Je plaisante avec elle, je lui demande de ne pas regarder le lait qui coule. Je l’encourage à souffler longtemps, doucement et profondément.

Je garde un oeil sur sa princesse qui dort du sommeil du juste. 50 ml tirés en à peine 10 minutes, je sens que la pression redescend. Nous interrompons l’expression du lait pour accorder une pause.

La bouteille d’eau n’est pas loin. La maman boit à grandes gorgées, visiblement elle commence à se détendre. Le volume du sein a diminué de moitié. Je poursuis mes questions, alternant avec une écoute attentive de son récit.

« Je me sens prête à tout arrêter » me dit-elle. « C’est trop dur. J’ai l’impression que ce n’est pas un plaisir, que je transmets à ma fille un stress inutile. Mon mari cherche à m’aider, j’ai le sentiment de le priver de sa relation naissante avec sa fille ».

Je lui raconte que ce matin-là, en recevant son sms désespéré, je n’ai pu m’empêcher de le lire à haute voix, que la maman qui était avec moi alors m’a dit : »mais il faut lui dire que c’est normal, c’est le début, ce n’est pas facile pour tout le monde, et en plus, elle peut m’appeler si elle a besoin que je la soutienne. »

C’est véridique. Cette mère inconnue est là prête à laisser de côté ses propres soucis du moment pour encourager une mère qu’elle pourrait ne jamais rencontrer au simple motif de chercher à transmettre, encourager, faire profiter à son tour de son expérience.

L’élan de solidarité des mères entre elles m’émeut toujours. Je lui propose même de lui faire lire les témoignages des mères de mon groupe de soutien LLL quand l’une d’entre elles est confrontée à une situation analogue. Il existe des mères bien réelles qui sont prêtes à lui tendre virtuellement la main, à la prendre mentalement dans leurs bras pour accueillir sa douleur, son désarroi. Je l’assure que je peux la mettre en lien avec d’autres mères. Elle ose ce timide sourire qui semble dire « tout ça rien que pour moi ? ».

Mais la douleur est toujours présente, moins envahissante mais bien là. Nous parlons des crevasses qui accentuent l’inconfort. Les gerçures sont ouvertes mais rosées et propres. Pas de signe d’infection apparent en surface.

Petit ange a 10 jours mais les crevasses ne cèdent pas de terrain. Je me demande intérieurement si le bébé ne présente pas un frein de langue un peu serré. Je décide d’attendre que le bébé manifeste des signes d’éveil. Ce n’est pas le cas pour le moment. Nous avons le luxe de pouvoir aborder les questions une par une.

La maman décide de me raconter un peu de son histoire. Elle a une sœur, elle aussi maman qui l’encourage, qui lui a donné envie d’allaiter. Cette soeur dont elle est proche a cru manquer de lait à plusieurs reprises. Elle croit qu’il en sera de même pour elle. Un peu comme si les familles étaient marquées d’une fatalité. Dans celle-ci, les femmes n’auraient pas assez de lait pense-t-elle.

Et puis, et puis…
Et puis « Papilou », ce beau monsieur dont la photo veille sur le berceau, « Papilou », mon papa me dit-elle, est parti.
Il a été emporté par un staphylocoque trois mois avant la naissance de ma fille.
En mémoire de mon papa qui était d’origine kabyle, j’ai donné un deuxième prénom à ma fille qui veut dire « rivière de lait ».

La symbolique est émouvante, presque déroutante si on regarde la situation du moment. Se pourrait-il que tout son corps ait retenu intérieurement la pression au point de ne rien savoir lâcher. Les larmes puis le lait. Maintenant, le lait commence à couler.
Ce sont les émotions qui l’emportent; je ne peux m’empêcher d’avoir les larmes aux yeux, l’évocation de cette douleur profonde et toujours si présente est tellement incroyablement proche de ce que vit cette jeune mère. On croirait que ce qui est en train de se produire participe au chemin du deuil. Et je me permets de poser une main compatissante sur elle, je l’enjoins presque à pleurer. Nous allons enlever une couche supplémentaire de douleur.

20 minutes sont passées, peut-être 30. Elle grimace. Hum, mon sein droit maintenant est bien lourd. » Nous rebranchons le tire-lait. Et elle tire doucement, à une pression confortable pour elle. Nous déciderons bientôt d’arrêter finalement après seulement 10 minutes. Les seins sont redevenus souples, nous ne souhaitons pas trop les stimuler.

La petite dort d’un sommeil plus léger. Avec l’autorisation de la maman, je repars me laver soigneusement les mains et je tente de lui faire téter mon doigt. Pas perturbée le moins du monde par mes gestes, elle ne tète pas. Je vérifie cependant le frein de lèvres, la forme du palais, je remarque une légère déviation labiale, et je glisse mon doigt sous sa langue pour découvrir un frein élastique. J’en suis sincèrement soulagée pour la maman. Elle connaît un bon ostéopathe, elle va pouvoir le faire venir à domicile, une chance. La maman a observé que sa fille tourne toujours la tête du même côté. Nous avons là un possible élément d’explication quant à la persistance des crevasses. J’ai hâte qu’un professionnel qualifié et expérimenté voit la toute petite. Il m’est d’avis de suggérer que la maman consulte également pour elle.
A l’heure où que ja quitte, la maman a retrouvé des couleurs sur son visage. Je tente – pour rassurer la grand-mère – un « je crois même que la maman va pouvoir se lever pour venir savourer la ratatouille qui sent si bon avec vous à table « . Et je vois la maman se lever de bon coeur et sans aide. Elle se sent faible mais elle n’a plus de fièvre.

Nous avons pu évoquer les stratégies pour les heures qui viennent. Poursuivre le drainage doux et fréquent des seins. retenter la mise au sein. Si celle-ci est trop angoissante ou douloureuse, elle fera prendre du lait à sa fille au moyen d’un petit tuyau fixé sur son doigt. Poursuivre les antalgiques, continuer de se reposer. Et si la fièvre revient, demander un antibiotique au médecin de l’immeuble.

Il se passe à peine 1h30 et je reçois une magnifique photo d’une maman souriante avec sa fille au sein. Elle me remercie, la situation rentre dans l’ordre.

Ah lâcher prise, quand tu nous tiens !!!

* L’ocytocine est appelée l’hormone de l’amour. Fragile et farouche, elle coule moins facilement dans les situations de stress. Elle permet aux seins d’éjecter le lait qu’ils stockent.