Jour : 10 mai 2019

Zoé a fini par reprendre le sein

Première enfant d’un adorable couple franco-canadien, Zoé est née à terme dans des conditions dirons-nous un peu « sportives ». Après un travail long et éprouvant pour sa maman comme pour elle, l’obstétricien a eu recours à des forceps pour l’aider à sortir.

Sa maman peut s’appuyer sur le soutien bienveillant d’un compagnon qui a aménagé son congé paternité pour soutenir sa compagne dans son projet de maternage. Elle peut également compter sur sa propre mère qui apporte au jeune couple des paniers garnis de petits plats savoureux. L’atmosphère est paisible, chaleureuse et aimante dans ce foyer qui accueille Zoé.

Mélanie, la jeune mère souffre malgré l’application assidue de crèmes sur ses mamelons qui ne guérissent pas. Ils sont abrasés, inflammés, extrêmement sensibles et les mises au sein s’apparentent à un acte héroïque. Cependant, Mélanie est déterminée. Elle est prête à subir cette douleur qui la réveille la nuit tant qu’elle sait que sa princesse peut profiter de son lait. Zoé serre fort les gencives quand elle tète. Elle s’agite au sein ou bien s’endort dès les premières succions. Elle peine à prendre du poids. Lors de ma visite, j’évoque des tensions crâniennes chez Zoé probablement imputables à la position qu’avait le fœtus in utero.

Nous évoquons la possibilité que Zoé soit vue rapidement par un ostéopathe expérimenté auprès des nourrissons. Il est urgent de soigner les mamelons de Mélanie. Elle accepte de tirer son lait au moyen d’un tire-lait électrique double-pompage de qualité hospitalière. Afin de permettre à Zoé de continuer à recevoir le lait de sa maman en améliorant sa technique de succion, nous essayons de lui donner du lait avec un petit dispositif maison constitué d’une sonde tubulaire fine qui trempe dans un biberon.

La petite pourra dans un premier temps aspirer le lait du biberon en tétant le doigt avant d’envisager de prendre son complément directement sur le mamelon pour revenir à un allaitement exclusif à la source. C’est ce que nous espérons.

Le plan paraît simple et les parents de Zoé acceptent de se lancer dans l’aventure.

Zoé mettra 6 semaines à téter à nouveau au sein.

Très vite, grâce à son courage et à sa volonté, Mélanie parvient à augmenter nettement sa lactation. Ses mamelons guérissent en quelques jours à peine. Elle me confie que la perspective de donner du lait artificiel ne la satisfaisait pas et elle s’est donnée à fond pour relancer une lactation mise à mal par des douleurs insupportables et une crainte légitime de donner le sein.
Zoé passe au moins 10h par jour en peau à peau contre la poitrine nue de sa maman. Ses parents lui offrent du lait au moindre signe d’éveil. Tout est fait pour limiter les pleurs. Zoé vit dans une relation de grande proximité avec sa maman laquelle est déchargée de l’essentiel des tâches du quotidien à l’exception de ses séances d’expression au tire-lait.
Zoé prend des forces. Elle prend en moyenne 47 g/jour.

Seule ombre au tableau, elle refuse farouchement le sein au point que sa maman a le sentiment de la forcer à effectuer un geste qui ne lui convient plus. Cette situation est déroutante : quel avantage avons-nous à insister pour que Zoé accepte le sein dans ce contexte de refus très clair ?

J’invite alors Mélanie à se concentrer sur chaque petite victoire :
Zoé prend du poids,
le seul lait qu’elle reçoit est celui de sa maman,
elle n’est jamais forcée ni gavée,
elle est en bonne santé,
on la voit se détendre et se lover contre le torse de sa maman,
elle accepte ce contact étroit,
elle lèche parfois même le sein,
elle s’endort tout près en sentant ces odeurs familières et rassurantes.

Et puis sans que l’on s’y attende, Zoé accepte le sein une fois par jour certains jours.

Voici ce qu’en dit sa maman : « Pour la première fois en 7 jours, Zoé a reprit le sein!
Pourquoi? Je ne sais pas mais qu’est-ce que ça m’a fait plaisir.
L’un des problèmes qu’on a est certainement la position du bébé au sein que je dois travailler. Aussi, Zoé s’énerve et très vite c’est la panique (on apprend à répondre plus rapidement et à la calmer lorsqu’on prend trop longtemps).
Oui, on a eu des difficultés dès le début. Mamelons plat de mon coté. En plus, Zoé a eu une naissance un peu difficile (forceps, aspiration gastrique), elle est petite (2.82 kg à la naissance), a un frein de langue un peu court (mais pas si court qu’il faut intervenir), avait un torticolis et il y a avait quelque chose par rapport à la forme de son palais.. Bref, rien de très grave mais quelques obstacles qu’on a du surmonter ensemble.
J’ai tenté de mettre la DAL au sein (il y a 10 jours environ) : elle s’est retirée en toussant, la bouche pleine de lait. J’ai compris qu’elle recevait assez de lait en direct.
Je pense à cette petite que vous avez mentionné qui a fait un grève pendant 6 mois. J’ai beaucoup d’admiration pour sa maman pour sa patience et son courage.
En passant, une anecdote amusante : La fille d’une amie aime tellement tétée qu’elle essaye de téter tout – Elle essaye de prendre le nez et le menton de son père! »


Nous essayons de noter tous les micro-facteurs qui à chaque épisode lui ont permis d’accepter de téter en direct.
Notre espoir est de disposer d’une liste de petits indices qui, mis bout à bout, peuvent nous laisser entrevoir de reproduire ces petits miracles. Tout cela demande une attention, une patience, des efforts considérables qui peuvent sembler futiles pour un œil extérieur mais nous restons confiants. Mélanie a une vision bien claire, elle veut allaiter sa fille au sein et elle se projète dans l’accomplissement de son rêve.

Je sens bien que Mélanie est épuisée par ces stratégies qui ne semblent pas porter les fruits attendus, du moins en apparence. Je suis consciente aussi que le papa qui fait de son mieux également. Il a repris son activité professionnelle. Je suggère alors fortement que Mélanie parle de son histoire à un groupe de mères qui partagent leurs expériences d’allaitement et se soutiennent mutuellement sur internet. Nous n’avons pas de solution miracle immédiate à portée de mains, mais plusieurs mères prennent le temps d’envoyer à Mélanie un petit message d’encouragement. C’est peu mais ça compte pour Mélanie qui sent que son projet a du sens. Mélanie est anglophone, elle lit tout ce qu’on peut trouver sur Internet : why breastfeeding doesn’t work? My Baby Just Doesn’t Get It. Elle sent qu’elle n’est pas la seule mère confrontée à ce type de défi.

Plus d’un mois après notre première rencontre, après une 1396è sms, coup de fil proposition douce du sein et contre toute attente, sans pression, Zoé accepte de prendre le sein comme si ce geste avait toujours été sien, naturel et évident.
Depuis, elle refuse farouchement le DAL maison.

Et voici le commentaire de sa maman.

« Voilà que depuis le 1er janvier, Zoé tête à chaque fois que je lui propose le sein comme si elle l’avait toujours fait! Depuis le 3, elle semble aimer ça. Je ne sais pas ce qui a changé en elle. En tout cas, je suis très heureuse. Merci pour vos conseils et votre soutien, ça m’a donné du courage lorsqu’il m’en manquait.

Manon ne prend pas de poids

Nous sommes le samedi 12 décembre.
Je reçois ce sms : « Bonjour, je suis Amalia la maman de Tania. Nous nous étions vu il y’a 1 an et demi environ pour des soucis d allaitement avec Tania. J’ai de nouveau grandement besoin de votre aide pour ma petite dernière qui a 5 mois et allaitée exclusivement. Ne pèse que 5 kg. Pourrions nous convenir d un rdv svp? »

En quelques mots, je vous redonne son histoire.
Amalia élève ses 4 enfants avec l’aide du papa qui est en pleine reconversion professionnelle : il cumule son emploi et une formation professionnelle le soir et sur son temps libre.
Les aînés ont respectivement 10 et 8 ans. Elle ne les a pas allaités.
Elle se présente accompagnée du papa à la consultation pour Tania 20 mois plus tôt en raison de lésions aux mamelons qui ne guérissent pas.
La petite est alors âgée de 21 jours.
Sa prise de poids est convenable (25g par jour).
La mère est soutenue par une association de soutien à l’allaitement qui l’a orientée vers une consultation car malgré de nombreux soins : compresses de lait maternel, application de lanoline, attention portée aux positions d’allaitement, les douleurs perdurent et deviennent insupportables.
L’évaluation digitale révèle alors un frein de langue inélastique.
Pour l’anecdote, je demande au papa de me tirer la langue et nous constatons que lui aussi présente un frein de langue serré.
Sa femme évoque des ronflements importants et parfois aussi des apnées du sommeil qui l’inquiètent.
Amalia demandera confirmation du frein inélastique auprès d’un médecin ORL qui décide de pratiquer une freinotomie sur le champ car il juge le frein de langue très serré.
Tania mettra 2 semaines à apprendre à utiliser sa langue avec suffisamment d’amplitude et à téter sans blesser les mamelons. Elle tètera ensuite sans difficultés jusqu’à la grossesse de sa maman quand elle a 12 mois.

Amalia a conclu que les douleurs aux mamelons étaient dues à la brièveté du frein.
Forte de cette expérience, elle a intégré la notion que les douleurs de l’allaitement sont à prendre très au sérieux.
Elle met au monde une petite Manon qui dès le début présente une succion très douce et indolore.
Elle porte beaucoup d’attention à bien la positionner et à l’allaiter aux signes d’éveil.
La prise de poids de Manon reste néanmoins très faible (à peine 18g par jour le 1er mois) sans que cela inquiète quiconque excepté la maman qui a des doutes et redouble d’efforts et d’attentions pour son bébé.
Elle me contacte alors que la petite est âgée de 5 mois et allaitée exclusivement. Sa prise de poids est préoccupante : 5 kg seulement pour un poids de naissance de 3,200 kg.
Je demande à ce que la maman voit un pédiatre pour s’assurer du bon état de santé de la petite et écarte les pistes d’un problème cardiaque, d’une infection urinaire, d’un problème métabolique, d’un autre type d’infection.
La maman m’indique qu’elle s’est rendue à plusieurs reprises aux urgences et que les conclusions des médecins étaient que son lait n’est manifestement « pas assez riche » et que des biberons de lait artificiel permettraient à Manon de prendre du poids. Elle culpabilise, elle a l’impression de ne pas savoir s’occuper convenablement de son bébé. Elle est dépassée par la situation.
Lors de la consultation, j’observe un bébé particulièrement menu (elle porte des vêtements taille 3 mois et nage dedans), éveillé et souriante.
Nous passons en revue toutes les causes possibles de manque de lait.
J’en viens à tester la succion de la petite et je découvre un frein de lèvre inséré très bas (il touche le bas de la gencive et empêche la lèvre de se retourner) et un frein de langue postérieur fibreux et serré.
La langue de Manon ne parvient pas à dépasser la première phalange de mon petit doigt et elle brise la succion très vite.
Je suggère donc à la maman de se procurer un tire-lait double pompage de qualité hospitalière et de tirer son lait après chaque tétée quelle que soit la quantité obtenue et de donner aussitôt ces compléments à Manon.
Elle pourra prendre également des plantes galactogogues pour stimuler sa lactation.
Je lui donne un programme assez exigeant de tirage et nous convenons qu’elle donne également des solides nourrissants à sa fille de sorte à lui donner plus de forces.
15 jours passent jusqu’à la freinotomie.
Amalia me confie son angoisse à la perspective d’une intervention.
Je tente de la rassurer.
La nuit qui suit le rendez-vous, Amalia ne parvient pas à dormir tant elle est excitée et heureuse.
A 5h40 du matin, je reçois ce message :
« Dr R. est un homme formidable. D’une gentillesse !
Il a finalement retiré le frein de lèvre +frein de langue. Il a dit que c’était vraiment très serré donc nécessaire.
Tout s’est très bien passé!
Manon tète deja mieux!
Demain pesée en PMI pour avoir un poids de départ et voir dans 1 semaine…
Et une séance ostéo également. »

Une semaine après l’intervention, Manon a pris 250g, du jamais vu depuis sa naissance.
Sa prise de poids continue de progresser sans nouveau souci.
A 6 mois, elle mange des solides riches et continue de téter pour la plus grande fierté de sa maman.